Samedi 27 mai 2006, Rueil-Malmaison, 2 heures du matin : c'est la troisième fois que je me lève pour aller boire un coup, j'ai chaud et je n'arrive pas à dormir. Comment ai-je pu me déglinguer le dos en levant une assiette ? Et il fallait que ça tombe ce soir !
Toute la nuit n'a été qu'un incessant va-et-vient (non pas celui auquel tu penses, petit vicieux !) entre mon lit et la cuisine, mon lit et les toilettes.
Quand enfin je parviens à me reposer une heure, Mattéou (mon chat, renommé "Makesketufoula " pour la circonstance) s'infiltre dans la chambre, zone interdite, et fait son numéro. Résultat : au pti dej', j'ai une heure de sommeil dans les pattes et je suis toujours coincé.
Partagé entre l'envie de rester sagement couché en attendant que ça passe, et celle de participer au premier tournoi organisé par mon club, la crainte que le tournoi ne réunisse pas assez de joueurs (je table sur une petite trentaine de blitzers) l'emporte.
A 9 heures, à l'arrêt de bus, je croise quelques amis de notre cher président, Oliver et Antoine (j'apprendrai plus tard qu'ils ont donné un gros coup de main pour le transport du matériel, tandis que le grand manitou dormait, encore ... )
A 10 heures, je rôde dans l'Atrium, la belle salle des fêtes située juste en dessous du club de Judo, c'est là que la bataille se déroulera. L'affluence dépasse toutes mes espérances, et visiblement aussi celle des principaux orgas (Yves, Jérôme et Stéphane), on atteint presque les 80 joueurs, malgré le traditionnel tournoi d'Issy.
Et parmi eux, une pléiade de forts joueurs, j'aperçois donc pas mal de têtes connues, et quelques joueurs étonnants, comme le petit Boria Ider 2140 élos, l'un des petits tueurs du NAO qui terminera dans les 20 premiers.
Quinze minutes plus tard, les appariements de la première ronde attiraient un essaim de joueurs visiblement impatients de découvrir le nom de leur premier adversaire.
Mon ronde par ronde
Ronde 1 : Galtier, A (1700) - Lestrelin, G
C'est un ancien copain de lycée, normalement classé vers les 1700, qui s'assied en face de moi à la table 12. Antoine Galtier a tiré la bonne couleur, les blancs. Après une ouverture décevante, je simplifiais pour obtenir une finale Dame + Bon Fou + 5 pions contre Dame + Fou + 5 pions. L'intrusion de la matriarche dans le camp adverse gagne rapidement un pion, puis deux autres avant de forcer l'échange sur une attaque double. La finale Roi + pions qui s'ensuit est sans espoir, Antoine abandonne.
1 point sur 1
Ronde 2 : Lestrelin, G - Tardi, O (1740)
Le sympathique Oscar Tardi aura la politesse de me donner une pièce dès l'ouverture, et l'amabilité d'arrêter immédiatement les frais !
1.d4 d5 2.c4 Cf6? 3.cxd5 Cxd5 4.e4 Cf6 5.Cc3 e6 6.Cf3 Cc6 7.Fd3 Cxd4?? 8.Cxd4
2 points sur 2
La pause déjeuner est animée par Jean Lucas. C'est un passionné d'études qui fera découvrir quelques merveilles de domination de dame à Guillaume et moi, ainsi qu'à quelques esthètes un tantinet agités. Le diagramme ci-dessous montre le genre d'assouplissements qu'on a subi en mangeant nos sandwichs (et sachez qu'il ne s'agit que de la "fin" d'une étude beaucoup plus compliquée encore... sacré Kasparian !) (diagramme à venir si je retrouve la position :p )
Ronde 3 : Piffaut, PY (1750) - Lestrelin, G
C'est très méfiant, et avec les noirs, que j'engage la partie contre ce jeune. Il vient de scalper un 2150, et ne semble pas du tout impressionné à l'idée de me rencontrer. Mais après une Alapine sans conviction, sa position resserrée implose.

1...b5! 2.Ca3 (2.Ccd2 permet 2...f4 capturant le fou) 2...b4 -+
Perdant une pièce, il continue tout de même dans les complications, jusqu'à ce qu'une petite combinaison mène finalement au mat.
3 points sur 3
Ronde 4 : Lestrelin, G - Maisuradze, N (mf, 2190)
Tout le monde semblait étonné de sa venue au tournoi, certains pensaient même, à tort, que Nino avait un élo supérieur à 2300 (limite du tournoi) alors que son meilleur élo était à 2277 (juillet 2004).
Très impressionné par cette joueuse à la fois belle et terrible, j'abordais la partie avec une grande appréhension (c'est peut-être pour cette raison que j'ai raté un gain de pion évident dans l'ouverture). Finalement, après quelques échauffourées à l'aile-dame, je donne un pion pour m'activer et le regagne quelques coups plus tard, dans une position tout à fait égale. Malgré mon avantage à la pendule, je propose nulle, tout heureux de sortir indemne de cette rencontre.
Pour l'anecdote : 1.d4 d5 2.Cf3 Cf6 3.c4 e6 4.Cc3 Fe7 5.Fg5 c6 6.cxd5 exd5 7.Dc2 g6 8.e3 Ff5 9.Fd3 Fxd3 10.Dxd3 0-0 11.0-0 Ce4? 12.Fxe7? (Mettons cela sur le compte de l'émotion : 12.Fh6 gagnait au moins un pion).
La machine est lancée, à partir de maintenant Mark et moi ne quitterons plus la première table !
3,5 points sur 4
Ronde 5 : Frih, A (2200) - Lestrelin, G
Ameur Frih, 2200 élos, fait immédiatement monter la pression en choisissant, avec les blancs, la terrible Attaque GrandPrix. Heureusement, mon score pitoyable contre ce début (0/4 contre des joueurs de toute force, y compris un 1450 élo !) m'a forcé à travailler ma défense, et après une dizaine de coups, je suis satisfait de ma position. Je n'ai pas eu peur de rentrer dans les complications et de refuser la nulle, c'est un bon signe pour l'avenir.
1.e4 c5 2.Cc3 Cc6 3.f4 b6 4.Cf3 Fb7 5.b3 g6 6.Fb2 Fg7 7.Fb5 Cd4 8.Fd3 e6 9.0-0 Ce7 10.De1 d6 11.Cxd4 Fxd4+ 12.Rh1 Dd7 13.Fb5 Cc6 14.Dh4 De7 15.Dxe7+ Rxe7 16.Tae1

16...Cb4! (la pression sur e4 et c2 va faire craquer la position) 17.a3 Cxc2 18.Tc1 Fxc3 19.Fxc3 Fxe4 20.Fxh8 Txh8 21.d3 Cxa3 22.Fa4 Fxd3 23.Tfe1 Fb5 (les noirs sont gagnants) 24.Ta1 Cc2? (je craque un peu, le plus simple était 24...Fxa4 25.Txa3 Fd7 26.Txa7 Tb8 suivi de 27...d5 et 28.Rd6 avec 3 pions pour la qualité) 25.Fxb5 Cxa1 26.Txa1 a5 (etc.)
Avec 4 pions pour le fou, mais un bon blocus adverse, je dus trouver la percée suivante
33...Txf1 34.Fxf1 Rc6! 35.Rxe5 b5 et les pions s'envolent...
Dans la finale, je choisis une ligne tendue pour éliminer les derniers pions adverses, m'assurant ainsi de ne pas perdre au temps. Ajoutant au stress des parties rapides, une foule de joueurs entouraient la première table à chaque ronde : difficile alors, de garder son sang froid dans la finale ! Heureusement, un pion força le sacrifice du fou adverse et l'abandon.
La manoeuvre Rg1-h2-h1D met un terme à la partie.
Je me retrouvais à 4,5 points sur 5, tandis que Marc partageait le point avec mon futur adversaire.
Ronde 6 : Lestrelin, G - Mazhari, M (2200 ?)
Dès les premiers mots, j'ai trouvé Mohammad chaleureux. De toute la journée, c'est le seul joueur qui aura demandé mon prénom, et qui j'étais. Ce n'est peut-être pas grandchose, mais le petit bout de conversation que nous avons partagé avant la partie m'inspire le plus grand respect pour lui, au delà du joueur. Bien entendu, ce non-classé vaut bien plus que les 1499 élos de son classement provisoire, pour ma part, je dirai 2200 au bas mot (après tout, c'est un ami de Davoud Pira).
Avec les blancs, j'entre dans ma variante fétiche du gambit dame refusé, et grâce à quelques coups précis, j'obtiens l'initiative. Une fois les dames échangées, la question est de savoir qui contrôlera la seule colonne ouverture de la position, et après quelques virevoltes de mes cavaliers, il semble bien que j'y parviendrai. Seulement voilà, au moment de porter l'estocade, je faiblis et recule devant l'obstacle (à un coup du KO technique).
La poussée e4 gagnait du matériel mais je pris trop vite mon cavalier (pour le mettre en d3).
C'est le tournant de la partie : tandis que la pression du temps s'accroit, les pions entrent en jeu, Mohammad saisit alors la dame blanche, laissée de côté, pour la mettre juste devant lui, en signe de défi !
Je réponds coup sur coup en posant la mienne juste devant moi, retrousse mes manches, écarte les bras et m'installe agressivement, bien campé sur mes coudes, d'un air de dire "je t'attends".
Dans une position difficile, je lache un pion mais parvient à éliminer tous ceux de l'aile dame, puis je me barricade sur l'autre aile. Le temps s'égraine et nous voilà en plein chaos : avec moins de 20 secondes pour finir (10 de moins que Mohammad) et une défense difficile en perspective. La partie se joue aux nerfs, les coups fusent et Mohammad qui craque le premier, lachant une tour dans la panique. Avec une tour de plus, je joue des coups logiques et regagnent peu à peu mon retard à la pendule. A chaque coup, j'y jette un coup d'oeil. Et quand Mohammad tombe, il me reste à peine 3 secondes... Avant de sortir fumer une clope, profondément soulagé, je tins à lui serrer la main.
5,5 points sur 6
Dans le même temps, Mark écrase littéralement Nino grâce à un petit piège d'ouverture :
1.d4 Cf6 2.c4 e6 3.Cc3 d5 4.cxd5 exd5 5.Fg5 Fe7 6.Cf3 c6 7.Dc2 g6 8.e4 (j'avais joué 8.e3 lors de la 4ème ronde) 8...Cxe4?! (8...dxe4 9.Fxf6 Fxf6 10.Dxe4+ est la meilleure suite) 9.Fxe7 Dxe7??10.Cxd5 (bim) 10...cxd5 11.Dxc8+ Dd8 12.Fb5+ Re7 13.Dxb7+ Rf6 14.0-0 et gain blanc quelques coups plus tard.
Ronde 7 : Lestrelin, G - Kirszenberg, M (2208)
Seuls à 5,5 sur 6, Mark et moi annulons sans combattre, nous assurant ainsi la première place ex aequo. Une meute de quatre poursuivants à 5 sur 6 auront donc une chance de nous rattraper.
Finalement, seul Christophe Guéneau y parviendra, tandis que Guillaume ne parvient pas à concrétiser un gros avantage obtenu grâce à une belle préparation maison. Il finira donc 5ème et visiblement déçu de sa relative contre-performance.
6 points sur 7
Classement final
1° Kirszenberg, Lestrelin, Guéneau 6 / 7
4° Maisuradze, Camus de Saulliers, Talbi 5,5 / 7
7° Strugnell, Silva, Hedjazian, Tseveendorj, Minvielle, Glod, Krejci 5 / 7
Après un petit coup de fil à la maman (c'était jour de fête des mères), on se retrouve tous en compagnie du maire pour la remise des prix. Avec deux rueillois aux premières places, il avait de quoi être content. De mon côté, je repare avec un très joli stylo collector aux armes du club, et un chèque de 100 euros, qui sera le bienvenu pour m'acheter... des bouquins d'échecs évidemment !
Un grand bravo à toute l'équipe organisatrice, notament à Yves et Jérôme, qui furent au poil et bien entendu : Joyeux Anniversaire au Club d'Echecs de Rueil (ainsi qu'une petite pensée pour André, le père de Gilles Barthomier, à qui le tournoi est dédié).
par Guillaume Lestrelin
publié dans :
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